Sécurisation du domaine maritime africain : état des lieux, enjeux et défis

Par Barthélemy BLEDE, Consultant National pour la Sécurité Maritime, Nations-Unies

Le domaine maritime africain (DMA) tel que décrit dans la Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’horizon 2050 transcende les 26 000 nautiques de côtes maritimes du continent, pour s’étendre aux baies, fleuves, lacs et nappes souterraines. Impliquant le transport, la pêche, l’aquaculture, le tourisme et les loisirs, l’énergie et les activités d’extraction minière du sous-sol marin, il a le potentiel pour le développement d’une économie bleue que l’Union africaine considère comme l’avenir du continent. Malheureusement ce riche patrimoine est en proie à la criminalité. Cette note se propose de faire l’état des lieux de la sûreté du DMA, et de relever les enjeux et les défis de l’insécurité maritime en Afrique

ÉTAT DES LIEUX

La mer Rouge, le golfe d’Aden et la Somalie constituaient jusqu’à la fin de l’année 2011, la première zone africaine de piraterie maritime. Depuis cette période, grâce aux efforts conjugués de la coopération internationale, des autorités de la Corne de l’Afrique et des communautés locales, ce fléau a fortement baissé dans cette partie du continent. La nouvelle zone de prédilection de l’insécurité maritime est désormais le golfe de Guinée, quoique la Somalie demeure un pays à risque maritime.

Les statistiques révèlent que 29 attaques et tentatives d’attaques de navires ont été perpétrées sur les côtes africaines au premier semestre 2017, dont 20 dans le golfe de Guinée ; ce qui est une amélioration par rapport à 2016, à la même période, où ces chiffres étaient de 34 à l’échelle continentale et de 30 pour le golfe de Guinée. Si les attaques sont à la baisse au Nigeria, passant de 24 à 13 sur la période, la Somalie quant à elle, intègre à nouveau la liste des pays les plus fréquentés par les pirates avec 4 incidents. Il en est de même pour la Sierra Leone qui compte le même nombre d’incidents (voir figure infra).

Figure: Pays ou zones africains avec plus d’une attaque de navires au 1er semestre 2017

Source : Rapport du 1er semestre 2017 du Bureau maritime international.

Les pays africains font aussi face à la pêche illégale non déclarée et non réglementée (INN). Ce phénomène s’est tellement développé dans les eaux de l’Afrique occidentale qu’elle peut se classer comme la première menace maritime de la zone.

Lors d’une mission de contrôle qu’elle a effectuée sur une période de 2 mois, en collaboration avec les services de surveillance des pêches du Sénégal, de la Guinée, de la Guinée-Bissau, du Cabo Verde et de la Sierra Leone, l’ONG Greenpeace a saisi 11 navires de pêche industrielle pour activités illégales sur 37 inspectés.i Les 11 navires arraisonnés battaient pavillon italien, coréen, chinois, comorien et sénégalais. De gros navires venant des pays de l’Europe de l’Est pillent également les eaux de l’Afrique de l’Ouest où la surveillance est approximative. Le cas du chalutier russe Oleg Naydenov  arraisonné le 4 janvier 2014 dans les eaux sénégalaises en est une illustration. Ce navire pêchant sans autorisation dans la zone économique exclusive du Sénégal, était capable de traiter à son bord 20 000 tonnes de poisson par an sans avoir à entrer dans un portii.

Dans les ports, on déplore le vol des cargaisons mais les autorités portuaires refusent de publier les statistiques sur leurs vulnérabilités, pour des raisons évidentes d’image.

Le vandalisme des oléoducs et le vol du pétrole sont aussi des problèmes aux économies maritimes africaines. Selon la Nigerian National Petroleum Corporation, le Nigeria a perdu 773 100 barils de pétrole par jour au mois de mai 2017 à cause de l’arrêt de la production de cinq terminaux pétroliers dû au vol du pétrole et du vandalisme des oléoducs.iii

Les tentatives de voyages illicites par mer font aussi partie des incidents de sûreté en Afrique. Les 10 premiers ports d’embarquement des passagers clandestins à l’échelle mondiale sont africains, selon une étude publiée en 2013 par l’OMIiv. Dans l’ordre d’importance ce sont : Abidjan, Tema, Lagos, Dakar, Durban, Douala, Conakry, Cape Town, Casablanca et Freetown. Encore une fois, les ports du golfe de Guinée viennent en premières positions pour l’embarquement des passagers clandestins.

L’Afrique est aussi un lieu de départ massif de migrants illégaux traversant la mer Méditerranée pour l’Europe. Beaucoup d’entre eux périssent pendant la traversée. Les migrants partent de presque tous les pays africains pour se rendre principalement au Nord de l’Afrique où ils empruntent des embarcations de fortune avec pour destinations l’île de Malte, les côtes grecques ou l’île italienne de Lampedusa. Entre le 1er janvier 2017 et le 15 février 2017, selon les autorités italiennes, 9 448 immigrés illégaux sont arrivés en Italie dans ces conditions. Ce sont : 839 Ivoiriens, 796 Guinéens, 483 Nigérians, 431 Sénégalais, 359 Gambiens et 282 Maliensv.

À un degré de nuisance plus élevé, le terrorisme s’introduit dans la typologie des menaces du DMA. La possibilité d’attaques terroristes sur les côtes africaines est d’autant plus grande que des réseaux terroristes existent déjà sur le continent dont Boko Haram et Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

L’attaque perpétrée sur le site balnéaire ivoirien de Grand-Bassam le 13 mars 2016 revendiquée par AQMI, et qui a fait 18 morts, interpelle sur cette menace.vi Or, au regard du dernier bulletin en ligne des garde-côtes des États-Unis du 21 août 2017vii, plusieurs ports africains ne sont pas prêts à faire face à des attaques terroristes. En effet, onze d’entre eux appliquent de façon approximative le code international pour la sûreté des navires et des installations portuaires (ISPS)viii. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas sûrs. Les Pays dont les ports sont concernés sont : le Cameroun, les Comores, la Côte d’Ivoire, la Guinée équatoriale, la Gambie, la Guinée-Bissau, le Liberia, la Libye, Madagascar, le Nigeria et São Tome et Príncipe.

Le DMA fait aussi face aux divers trafics illicites qui se déroulent sur le continent : les trafics de drogue, de marchandises contrefaites, de produits pharmaceutiques non enregistrés, d’êtres humains, d’armes et de munitions.

Une partie des drogues et autres produits prohibés venant de l’étranger passe par la mer. Mais, on ne réalise l’ampleur du fléau qu’à travers quelques saisies. En juin 2015, les douanes togolaises ont saisi à Atakpamé (à 200 km de la capitale Lomé) 1813 tonnes de cannabis dissimulé dans un camion chargé au port de Lomé ; en novembre 2015, les autorités nigérianes ont intercepté 3, 078 tonnes de tramadol importés frauduleusement dans des paquets de préservatifs au port d’Apapa (Lagos). Les douanes ivoiriennes ont réalisé une prise de 30,256 kilogrammes de cocaïne en juin 2016 au port d’Abidjan.

Par ailleurs, la cybercriminalité est aussi à craindre dans le secteur maritime africain. Il en est de même pour la menace due aux risques nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques (NRBC) qui peut être utilisée à des fins terroristes.

ENJEUX DE LA SÉCURISATION DU DMA

Les enjeux de la protection du DMA sont économiques, sécuritaires, sociaux et environnementaux.

Au niveau économique, l’insécurité maritime entraîne des pertes aux économies nationales. Par exemple, les pertes enregistrées par la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie, la Guinée Bissau, la Guinée et la Sierra Leone ont été estimées, entre 2010 et 2016, à environ 2,3 milliards dollars de chiffres d’affaires par an. En outre, l’injection dans les économies nationales des bénéfices générés à travers les trafics illicites – par le biais du blanchiment d’argent - peut les dérégler.

Quant aux cybercriminels, ils peuvent faire importer frauduleusement des marchandises à des sociétés du secteur maritime et leur faire réaliser des pertes énormes, voire entraîner leur faillite. Ils sont aussi capables de faciliter la piraterie d’un navire en le faisant changer de cap.

Au niveau social, l’insécurité maritime entraîne une baisse d’activités; ce qui est synonyme de chômage. Elle peut engendrer une augmentation des prix sur le marché et, par conséquent, la baisse du pouvoir d’achat des populations. Tous ces facteurs sont des germes de troubles sociaux et d’instabilité politique.

Au niveau de la sécurité régionale et internationale, certains groupes terroristes se faisant financer avec l’argent gagné dans la criminalité, l’insécurité maritime peut favoriser le terrorisme qui trouble la paix et la tranquillité tant au niveau régional qu’au niveau international.

Elle pose aussi un problème de sécurité alimentaire avec la pêche INN qui favorise l’accentuation du déficit en produit halieutique des populations qui trouvent au poisson leur principal pourvoyeur en protéines animales.

Au niveau environnemental, les pratiquants de la pêche INN ne sont pas respectueux des questions environnementales. Ils polluent les eaux et détruisent la biodiversité marine.

DÉFIS DE LA SÉCURISATION DU DMA

De nombreux défis sont à relever pour parvenir à la sécurisation satisfaisante du DMA. Il s’agit notamment :

  • de la transparence dans les procédures de délivrance des licences de pêche, pour prévenir le favoritisme et la corruption ;
  • du renforcement des capacités en sûreté et sécurité maritimes pour lutter contre la « cécité des mers » à tous les niveaux ;
  • de la gestion pacifique des frontières maritimes
  • de la coopération entre acteurs nationaux de la sûreté maritime ;
  • de la coopération régionale : mise en œuvre effective du processus de Yaoundé ;
  • de la cyber sécurité.

i Pêche illégale : 11 navires de pêche saisis en Afrique de l’Ouest lors de contrôles (Greenpeace), Publié par Le Figaro.fr avec AFP le 4 mai 2017 et consulté le 2 octobre 2017 sur : http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2017/05/04/97002-20170504FILWWW00329-peche-illegale-11-navires-saisis-en-afrique-de-l-ouest-lors-de-controles-greenpeace.php

ii Ce vieux navire « pirate » a coulé au large des Canaries le 15 avril 2015, à la suite d’un incendie.

iii Ristel Tchounand, Pétrole : le Nigeria compte toujours ses milliards de dollars envolés dans le pétrole, Dans La Tribune Afrique, Publié le 5/9/2017 et téléchargé le 2/10/2017 sur : http://afrique.latribune.fr/finances/commodities/2017-09-05/petrole-le-nigeria-compte-toujours-ses-milliards-de-dollars-envoles-dans-le-trafic-749142.html

iv Publication du Groupe international des P&I Clubs rendue disponible par l’OMI en 2013 à un séminaire tenu à Abidjan en 2014. Des études plus récentes sont indisponibles.

v Immigration illégale en Italie : les Ivoiriens occupent la 1ère place en janvier 2017. Publié par Africanews le 23 février 2017 et téléchargé le 30 août 2017 sur http://fr.africanews.com/2017/02/23/immigration-illegale-en-italie-les-ivoiriens-occupent-la-premiere-place-en//

vi Source : Le Monde Afrique, Attentat de Grand-Bassam en Côte d’Ivoire : quatre français parmi les morts. Publié le 15 mars 2016 et téléchargé le 8août 2017 sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/03/14/attentat-de-grand-bassam-en-cote-d-ivoire-quatre-francais-parmi-les-morts_4882662_3212.html

vii Port Security Advisory du 21 août 2017, consulté le 2 octobre 2017 sur : http://www.dco.uscg.mil/Portals/9/DCO%20Documents/InternationalPortSecurity/Port%20Security%20Advisory/Port%20Security%20Advisory%202-17%20Effective%205SEP17.pdf?ver=2017-08-24-155633-127

viii En effet, les garde-côtes des États Unis, en application d’une loi américaine et avec la caution du Secrétariat de l’OMI, font des inspections dans les ports du monde pour s’assurer qu’ils ont des mesures en place pour lutter contre le terrorisme et peuvent par conséquent recevoir des navires pouvant se rendre directement dans les ports des États Unis.

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Barthélemy Blédé est consultant international en sûreté et sécurité maritime. Il intervient en Afrique de l’Ouest sur des projets financés par le PNUD, la Banque mondiale et auprès du Secrétariat général de l'Organisation maritime de l'Afrique occidentale et centrale. Il est aussi instructeur au Centre international de formation au maintien de la paix Kofi Annan D'Accra, au Ghana.

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