Sécurité et lutte contre le terrorisme et l'extrémisme violent en Afrique : Enjeux et perspectives de la coopération sécuritaire africaine

Par le Docteur Aicha PEMBOURA

Face à la menace terroriste, un certain nombre d’initiatives nationales sont prises, mais pour être efficaces, les actions ne peuvent être que collectives. Les efforts de coopération sécuritaire régionale et internationale se multiplient avec un bilan relativement encourageant[1]. En effet, bien que la menace dans certaines régions touchées semble en perte de vitesse (la région du bassin du Lac Tchad par exemple), elle n’est pas totalement éradiquée. Du fait de son caractère mutant, elle garde toujours une capacité de nuisance. Dans cette perspective, une interrogation émerge sur les difficultés que rencontre la coopération sécuritaire internationale en matière de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent. Si la coopération semble être la solution idoine[2], pourquoi les efforts communs tardent-ils à mettre fin à cette lourde menace pour l’Afrique ?

En réalité, ce questionnement repose de toute évidence sur un certain nombre de constats, notamment les obstacles d’ordre politique, c’est-à-dire les problèmes de gouvernance et le problème de financement. Tous ces facteurs remettent en cause l’efficacité et l’efficience des organisations régionales intervenant de façon générale dans la lutte contre les conflits. A ces éléments, s’ajoutent les difficultés de perception et d’appropriation communes des stratégies de lutte par les États concernés, en faveur du respect des droits de l’homme et du contrôle du cyberespace.

Par ailleurs, pour le retour à la paix, à la stabilité et au développement durable dans les pays concernés, il est nécessaire de s’interroger sur la justice transitionnelle dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent. La reddition des anciens combattants, membres des groupes terroristes à la suite de l’affaiblissement de ces organisations (Boko Haram notamment), entraine un vaste processus de réinsertion et de réintégration dans les communautés d’origine des ex-combattants par les gouvernements (Niger, Cameroun, Tchad, Nigéria, etc..). La question de la justice transitionnelle se pose dans ce contexte où les populations traumatisées ne sont pas préparées à recevoir ces nouveaux repentis. La paix, la sécurité et la stabilité durable sont-elles garanties dans des conditions où les victimes vont devoir vivre avec leurs anciens bourreaux ? Les anciens membres de ces groupes terroristes ne devraient-ils pas subir un « processus de réinsertion et de réintégration » adapté au contexte particulier où sévit un conflit de cette nature ? L’Union africaine ne devrait-elle pas se saisir de cette question pour une paix, un développement et une stabilité durable ?

Au regard de ce qui précède, l’identification des freins à la construction d’une sécurité collective efficace apparait comme un préalable à la formulation des recommandations en termes de pertinence et d’efficience d’une coopération régionale et internationale contribuant à la paix durable en Afrique.

 

Les freins à la construction d’une sécurité collective efficace face au terrorisme et à l’extrémisme violent

  • L’ignorance des enjeux politiques : un frein à l’efficacité des initiatives de coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme.

L’échec des politiques nationales de promotion de l’emploi et de lutte contre la pauvreté expose les pays africains au développement des conflits. Ainsi, les frustrations et autres malaises sociaux qui caractérisent le continent africain relèvent fondamentalement des questions de gouvernance. Dans un contexte de précarité socio-économique (chômage et sous-emploi endémiques des jeunes, pauvreté, système de santé, etc.), les multiples efforts déployés dans le cadre de la coopération régionale et internationale (formation, renforcement des capacités des forces de défense et de sécurité en matière de lutte anti-terroriste, fourniture en matériels) ne peuvent être efficaces. Les problèmes sociaux affaiblissent la portée et l’impact des différentes coopérations sécuritaires en matière de lutte anti-terroriste.

  • Les limites de la coopération sécuritaire africaine

 Dans le cadre de la coopération sécuritaire, il existe des différences de perception de la menace qui ne favorisent pas la mutualisation des forces ; les divergences d’appréciation des menaces selon que l’on soit à la lisière du champ de bataille ou que l’on en soit éloigné, peuvent expliquer les déficiences observées dans les initiatives régionales engagées. De même, les moyens limités de certains pays sahéliens, notamment le Mali, le Niger et la Libye ne leur permettent pas d’assurer le contrôle effectif de tout leur territoire. Or, l’absence de l’État dans certaines zones pauvres caractérisées par le manque d’infrastructures et de services sociaux de base constitue un terreau favorable à l’émergence de trafics de tout genre (trafic de drogue, des personnes ou d’armes).

Une autre difficulté principale éprouvée par les États dans la conduite de leurs efforts de coopération contre le terrorisme résulte de la subsistance des voix discordantes dans les stratégies communes. Il est en effet difficile pour des États qui, pendant longtemps, ont été méfiants les uns envers les autres, puissent devenir des partenaires solides devant un problème, fut-il commun[3].

Outre les divergences de voix et d’intérêts, dans la région sahélienne en particulier, la coopération régionale bute sur un autre obstacle majeur : la quasi-inexistence de liens de coopération judiciaire en matière de répression contre le terrorisme. Ces entraves tournent autour de la conciliation entre la poursuite pénale des auteurs d’actes terroristes et le respect des droits de l’homme.

La stratégie antiterroriste mondiale en développant dans son pilier n°4 les mesures garantissant le respect des droits de l’homme et la primauté du droit en tant que base fondamentale de la lutte antiterroriste, enjoint aux États de conformer leurs initiatives de lutte antiterroriste aux obligations découlant du droit international[4].

 

Promouvoir l’efficacité et l’efficience des coopérations sécuritaires en matière de lutte anti-terroriste

  •  La nécessité d’un dynamisme équitable entre la prévention et l’engagement militaire

 Il est question ici de faire un focus sur la nécessité de l’approfondissement du renseignement et de la prise au sérieux des enjeux autour de la gouvernance dans la prévention du terrorisme en Afrique.

Le Renseignement : Dans le but de renforcer leur efficacité sur le plan opérationnel, les forces de défense et de sécurité doivent continuer à fortifier et consolider leurs partenariats en matière de partage et d’échanges de renseignement dans le domaine de la lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme. Le renseignement humain est essentiel face à un ennemi mobile et « mutant ». On ne peut avoir un meilleur renseignement sans l’aval des populations locales. En réalité, les drones ne sont efficients que s’ils sont complémentaires aux confirmations directes, humaines[5]. Il faut continuer à créer des passerelles et consolider celles existantes entre les populations, les autorités administratives et les forces de défense et de sécurité.

La Gouvernance : La coopération sécuritaire ne peut être véritablement efficace sans la prise en compte effective des enjeux de gouvernance. En effet, pour combattre avec plus de performance et dans la durée le terrorisme et l’extrémisme violent, il faut absolument travailler en amont en agissant résolument sur la principale cause de ce phénomène que sont les problèmes de gouvernance. La lutte contre l’extrémisme violent parait être dédiée prioritairement aux forces de défense et de sécurité, et les réponses apportées semblent être principalement sécuritaires. En réalité, ces forces ne sauraient assumer des fonctions d’ordre politique ou économique qui doivent absolument être mobilisées pour répondre aux enjeux que pose la violence extrémiste. En effet, la gouvernance, la paix et la stabilité sociale sont des questions interdépendantes et indissociables. Le défi de la promotion de l’état de droit et de la bonne gouvernance repose sur l’appropriation de la notion d’État, le sens de la responsabilité, de l’équité et de la justice sociale[6].

Les États membres de l’UA doivent absolument s’approprier ce problème individuellement par des politiques nationales propres et dans la collégialité au sein de l’institution continentale pour la sécurité, le développement et la stabilité à long terme des États.

 

L’Union Africaine et les perspectives d’approfondissement de la coopération sécuritaire

  •  La Réforme de l’Union Africaine pour une lutte anti-terroriste pertinente

 Au-delà des mesures déjà prises par l’Union Africaine, elle doit également mettre sur pied une architecture institutionnelle et technique dédiée à la lutte contre le terrorisme. Cette dernière doit se caractériser par la capacité d’anticipation et de réaction africaine en matière de lutte contre le terrorisme et de prévention de la radicalisation violente. Cette entité doit être capable d’alerter les gouvernements, de prévenir en cas de détection des indicateurs socio-économiques et politiques, propice à entrainer ou à alimenter la radicalisation de la population et la survenance des actes de terrorisme. Cet organisme doit par ailleurs fortement contribuer au processus de sécurisation du cyberespace africain dans un contexte où la capacité de sensibilisation, de mobilisation des populations et des jeunes à travers le cyberespace en général et les réseaux sociaux, est connue. Elle doit pour cela promouvoir, soutenir et approfondir les efforts des Etats en matière de gouvernance de l’Internet basée sur les principes d’ouverture, qui inclut la liberté d’expression, le respect de la vie privée, l’accès universel et l’interopérabilité technique[7]. Ils doivent être soutenus et accompagnés pour l’élaboration d’une charte d’utilisation d’internet ayant pour objectif de protéger les utilisateurs de l’internet, y compris contre la propagande des groupes terroristes et l’extrémisme violent et de veiller au respect et à la protection des Droits de l’Homme en ligne[8]. Une réflexion pourrait ainsi être menée sur les possibilités de limiter ou de combattre le recrutement des jeunes en masse dans des filières djihadistes via le cyberespace et la radicalisation online.

Par ailleurs, l’UA doit se saisir de la question du respect des droits de l’homme en matière de lutte contre le terrorisme et au besoin faire des actions de plaidoirie auprès des Etats membres. L’organisation panafricaine doit penser à intégrer dans son dispositif de lutte une forme d’incitation à la conciliation de l’impératif sécuritaire et du respect des droits de l’Homme et des libertés fondamentales qui s’est révélée comme une dimension essentielle dans toutes les stratégies de lutte contre le terrorisme et de prévention de la radicalisation violente.

  • Quid de la culture stratégique des forces de sécurité africaines ?

 Une autre piste de réflexion ne serait-elle pas de méditer sur la culture stratégique des forces de défense et de sécurité africaine ? La culture stratégique renvoie à un ensemble de normes, d’idées, de comportements, socialement transmis et qui sont partagés par la majorité des acteurs et groupes sociaux dans une communauté de sécurité donnée. De cette façon, cette culture stratégique influence la gouvernance du secteur de la sécurité[9] en Afrique. La culture stratégique de la plupart des Etats africains qui font face aujourd’hui à la lutte contre le terrorisme est structurée dans une dynamique semblable, c’est-à-dire qu’elle s’est fondamentalement construite autour d’un diptyque. D’abord dans un processus d’extériorisation, d’acquisition de certaines valeurs sécuritaires dans le cadre à la fois de la coopération internationale en matière sécuritaire et de l’appartenance à une communauté internationale de sécurité (ONU, UA, etc...). Ensuite, elle se forme également dans un mécanisme parallèle d’appropriation, d’intériorisation, de contextualisation et de « nationalisation » des valeurs sécuritaires acquises[10].

Dès lors, il faut dire que dans le contexte africain de lutte contre le terrorisme, cette culture stratégique continue à se fortifier et à se consolider de la même façon, sans toutefois permettre d’éradiquer le terrorisme en Afrique. Pour gagner en efficacité et en maturité stratégique dans le cadre de cette difficile bataille contre le terrorisme et dans tous les défis sécuritaires en général, l’Afrique doit se structurer au sein de l’UA autour de quelques pays leaders ou moteurs, qui donneront le cap à tous les autres pays et qui auront la clairvoyance stratégique nécessaire pour œuvrer avec détermination pour la défense et la sécurité de l’Afrique. Une Afrique forte permettra également à ces pays de se tailler une posture internationale plus forte et de consolider leur émergence et leur développement national.

 

[1] Centre africain d'Etudes et de Recherches sur le Terrorisme (CAERT) ; stratégies sous régionales anti-terroristes (CEEAC en 2013, CEDEAO en 2012, SADC en 2015, IGAD en 2006 ; Force multinationale mixte (MNJTF) de lutte contre Boko Haram dans le bassin du Lac Tchad ; G5 Sahel.

[2] ROUPPERT B., « Les États sahéliens et leurs partenaires extrarégionaux : le cas de l’Union Européenne en particulier », Note d’analyse du GRIP, 2012 ; BOTHA A., “The transnationalisation of national terrorism”, ISS Monograph Series, n°144, 2008 ; DERSSO A. S., “Annual Review of the African Union Peace and Security Council 2013/2014”, ISS Annual Review, 2014 ; THIELEN O., « La coopération internationale dans le cadre d’INTERPOL » in ASCENSIO H., DECAUX E. et PELLET A., Droit international pénal, Paris, Editions Pedone, 2e édition révisée, 2012, p. 1073-1081.

[3] TISSERON, A., « Enchevêtrements géopolitiques autour de la lutte contre le terrorisme dans le Sahara », Hérodote, n°142, 2011.

[4] « Stratégie antiterroriste mondiale de l’Organisation des Nations Unies », Assemblée générale, ONU, Plan d’action, pilier n°4, paragraphe 2, 2006, A/RES/60/288.

[5] LARABI, G. et HANNE, O., « Lutte contre le terrorisme et sécurité au sahel : état des lieux, enjeux et perspectives », Sécurité et Défense Magazine, 2016, https://sd-magazine.com.

[6] MAHAMAN A., « Les défis et enjeux sécuritaires dans l’espace sahélo-saharien la perspective du Niger », Dialogues sécuritaires dans l’espace Sahélo-saharien, 2017, 24 p., https://www.fes-pscc.org.

[7] « Collection de l’UNESCO sur la liberté de l’Internet », Recommandations de l’UNESCO, https://fr.unesco.org/.

[8] « Déclaration africaine sur la gouvernance de l’internet des Ministres en charge des Technologies de l’Information et de la Communication des pays Africains », Alger, 13 février 2017.

[9] KIRCHNER E. et SPERLING J., National Security Cultures: Patterns of Global Governance, Londres, Routledge, 2010, 308 p.

[10] PEMBOURA, A. L’élite militaire et la formation de la culture stratégique camerounaise, Paris, Harmattan, 2016, 280 p.

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Enseignante-chercheure, Aïcha PEMBOURA est docteur en science politique, spécialisée sur les questions de paix et sécurité. Elle a particulièrement travaillé sur l’élite militaire et la formation de la culture stratégique camerounaise. Elle enseigne par ailleurs à l’École Supérieure Internationale de Guerre, au Centre de Recherche d’Études Politiques et stratégique de l’Université de Yaoundé-II. Elle est enseignante du programme de master en maintien de la paix du Centre d’Analyse et de Recherche de l’Espace Sahélo-Saharien (CARESS)/EMP (Mali) ; instructrice à l’Ecole de Maintien de la Paix (EMP) de Bamako; formatrice des soldats du maintien de la paix pour le compte de United State Institute of Peace (USIP) en collaboration avec le programme ACOTA (Africa Contingency Operations Training Assistance). 

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