Trafics illicites, criminalité organisée et terrorisme : dépasser le prisme du financement

Par Antonin TISSERON, consultant au sein de la section Recherches et sensibilisation de l’ONUDC ROSEN (Dakar)

La thèse d’une connexion entre les trafics illicites et le terrorisme est parfois encore invoquée pour expliquer le développement du terrorisme dans le Sahel-Sahara. Si elle s’inscrit dans la continuité des discours sur la criminalisation des combattants du GIA et du GSPC dans les années 1990 et 2000, portés par le régime algérien dans le cadre de son offensive contre les islamistes armés, elle se déploie dans l’espace médiatique à la faveur de deux événements. Le premier est la découverte au nord de Gao, en novembre 2009, à Tarkint, d’un Boeing venu du Venezuela avec à son bord entre 7 et 11 tonnes de cocaïne. Le second est l’ouverture aux États-Unis, un mois plus tard, du procès de trois Maliens inculpés pour trafic de cocaïne et lien supposé avec AQMI… cette dernière charge étant finalement abandonnée.

Réduire le trafic de drogue à du « narco-terrorisme » ou le terrorisme dans le Nord-Mali à la drogue renvoie cependant une image déformée des racines de la violence, de l’implication des groupes terroristes dans cette activité et de leurs sources de revenus. D’abord, bien que les dynamiques narcotrafiquantes se déploient dans l’ombre, les terroristes n’en semblent pas les acteurs premiers. Lors de l’occupation du Nord-Mali en 2012, alors qu’il était en position de force, Ansar Eddine a d’ailleurs cherché à limiter le narcotrafic dans la région de Kidal. Quant à Gao, au sein du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), les relations avec les narcotrafiquants pendant l’occupation n’ont pas été sans générer des débats internes. Ensuite, l’implantation d’AQMI dans le Nord-Mali et la trajectoire du pays depuis 2012 résultent avant tout de facteurs politiques et sociaux que la qualification de « narco-terrorisme » nie tout en évacuant des interrogations pourtant centrales, telles les raisons du passage à l’acte et l’articulation entre rancœurs sociales et violence politique. Enfin, la drogue est une source de financement parmi d’autres : rançons pour la libération d’otages ; prélèvements présentés comme un impôt sur les populations des territoires contrôlés ; prélèvements sur d’autres trafics ; financements extérieurs aux formes diverses.

S’il ne saurait être question de nier l’existence de liens entre criminalité organisée et terrorisme, encore convient-il de dépasser une lecture centrée sur le financement et de les appréhender correctement, c’est-à-dire d’interroger la façon dont ces deux mondes s’interpénètrent pour former des entités hybrides aux contours mouvants.

À cet égard, la région sahélienne permet de dresser plusieurs constats.

  1. Lors de leur installation dans le désert malien, les combattants du GSPC ont bénéficié du développement de la criminalité organisée. Celle-ci a nourri les tensions sociales et ethniques, renforcé le discrédit des représentants de l’État et des élites locales traditionnelles, et affecté les capacités des forces de l’ordre. D’autre part, ils se sont appuyés sur des trafiquants avec lesquels ils ont progressivement noué d’étroites relations, bénéficiant de leur connaissance du désert tout en diffusant par capillarité leurs idées. Il en aurait d’ailleurs été de même dans la région des trois frontières (Mali, Burkina et Niger) : des jihadistes maliens se seraient rapprochés des bandits locaux pour s’allier à eux en échange de la fourniture d’armes de guerre et de la promesse d’argent.
  2. Du fait des mariages de combattants algériens dans des communautés locales du Nord-Mali puis du recrutement de Sahéliens, acteurs armés, criminels et terroristes coexistent aujourd’hui sur un même espace et s’interpénètrent avec des membres qui partagent des valeurs, notamment religieuses, et se rencontrent au sein des structures de sociabilité que sont la tribu et la famille, au gré de stratégies individuelles, familiales ou tribales. Les groupes échangent des biens ou des services, s’allient par nécessité (rapport de force, menaces…) ou par intérêts réciproques. Des combattants circulent d’une entité à l’autre, le temps d’une opération ou plus longuement, avec des relations mutuellement bénéfiques pour, soit poursuivre les trafics, soit bénéficier de facilitations logistiques et, au gré des interactions, contribuer à « l’éveil des cœurs et des consciences ». Comme le rappelait en 2012 Abdelmalek Droukdel, il ne s’agit en effet pas pour AQMI d’œuvrer contre les populations mais, bien au contraire, de les accompagner, de les guider avec bienveillance en faisant œuvre de pédagogie, pour – l’expression est de Droukdel – « faire germer » dans les meilleures conditions les graines plantées.
  3. Le rapport à la drogue et au financement par des trafics illicites n’est pas figé, avec des variations inhérentes aux hommes et à l’environnement. Les débats entre Abou Zeid et Mokhtar Belmokhtar à propos des ressources mobilisables dans les années 2000 témoignent de divergences entre les cadres à l’égard des sources de financement. De même, alors que la priorité est de poursuivre les opérations armées et de s’étendre, jusqu’où aller contre les populations impliquées dans le trafic de drogue et les principaux narcotrafiquants ? Quelles en seraient les répercussions ? Quelles sont les sources de revenus alternatives ? À l’inverse, quelles seraient les conséquences d’une implication – directe ou indirecte – trop visible dans les trafics de biens illicites sur l’image des groupes terroristes, leurs discours et leur capacité à attirer et recruter ?

En cela, l’un des principaux défis est d’isoler ces acteurs tout en renforçant l’État de droit. Sans prétendre à l’exhaustivité, quelques pistes peuvent être évoquées. La première est l’amélioration de la connaissance et de la compréhension des interactions entre les groupes et leurs membres, à travers notamment une meilleure coopération entre les agences et services d’enquêtes nationaux, ainsi qu’entre ces derniers et leurs homologues d’autres pays. Du fait des racines socio-économiques et politiques sur lesquelles se sont développés le terrorisme et la criminalité organisée, les mesures sécuritaires doivent être accompagnées d’approches destinées à lutter contre la corruption et à réduire l’attraction des groupes terroristes et criminels comme institutions « alternatives » au pouvoir national, suivant une double dynamique d’incitation et de pression. Enfin, les ramifications internationales du terrorisme et des trafics rappellent l’importance de poursuivre les efforts en matière de traçabilité des circuits financiers internationaux et de renforcement de la coopération régionale.

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Antonin Tisseron est chercheur associé à l’Institut Thomas More et au GRIP. Docteur en Histoire de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ses travaux portent essentiellement sur le Maghreb et le Sahel.

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