Changement climatique : nouveau vecteur d’insécurité en Afrique ? 

Par Bastien Alex, Chercheur, IRIS

La science permet désormais de tracer les perspectives climatiques de l’Afrique pour les années à venir. Si l’image est encore un peu floue, les contours sont bien distincts et, pour l’essentiel, témoignent d’évolutions négatives d’ici 2100 : la température connaitra une hausse supérieure à la moyenne mondiale (+3 à 6°C) ; la pluviométrie moyenne baissera au Nord, au Sud et à l’Ouest mais devrait croitre à l’Est ; la variabilité interannuelle et inter-décennale augmentera également de manière significative, rendant plus difficile les prévisions à long terme ; le niveau des mers s’élèvera, particulièrement de la Mauritanie au Golfe de Guinée ; les phénomènes climatiques extrêmes tels que les pluies diluviennes devraient augmenter dans la zone sahélienne. Ces évolutions, peu marquées dans le cadre du scénario optimiste où la hausse de la température serait contenue à 2°C à l’horizon 2100, le seront bien davantage dans le cadre du scénario le plus pessimiste, et ce dès 2050. Elles agitent, en Afrique, le spectre de tensions voire de conflits essentiellement liés à la problématique de la disponibilité des ressources naturelles.

Bien qu’ils ne puissent à eux seuls être vecteurs d’insécurité, les changements environnementaux attendus exacerbent plusieurs risques connus mais non pour autant maitrisés, telle que l’insécurité alimentaire. Les populations africaines dépendent encore majoritairement de l’agriculture, de la pêche et de l’élevage malgré un essor du secteur tertiaire ces dernières décennies. Or, aucune activité économique ne dépend autant du climat que celles-ci. Les variations du régime des précipitations auront, sans mesure d’adaptation, un impact négatif sur les rendements agricoles (mil, maïs, blé, sorgho) de cultures fortement dépendantes de la pluviométrie1. Croisées avec les données démographiques, qui prévoient une augmentation substantielle de la population, ces évolutions alimentent des scénarios d’exodes ruraux massifs vers des mégalopoles déjà saturées, ainsi qu’un retour des thèses malthusiennes de confrontation pour les ressources. En outre, de mauvaises récoltes simultanées dans les grands bassins de production mondiaux pourraient provoquer un excès de spéculation sur les marchés internationaux et de nouvelles émeutes de la faim.

La raréfaction des ressources se répercutera également sur la problématique des conflits fonciers entre éleveurs et agriculteurs, particulièrement vive au Sahel. Sans une pluviométrie suffisante et correctement répartie dans le temps, les éleveurs continueront de descendre plus au Sud pour faire paître leur troupeau. En l’absence de gestion concertée de la ressource foncière et de systèmes d’alerte performants, les heurts avec les agriculteurs risquent de se multiplier, sans compter que la létalité des affrontements a progressé en raison de la présence croissante d’armes dans la région. Les pouvoirs publics devront prendre le problème à bras le corps car bien souvent, ils portent une lourde part de responsabilité, par leur absence ou l’inadéquation des politiques proposées, guidées par des logiques partisanes plus que par des impératifs de prévention et de protection de leur population2.

La gestion des ressources se pose évidemment sur le plan régional, notamment en ce qui concerne les bassins hydriques transfrontaliers dont dépendent les États pour leur approvisionnement en eau. A ce titre, le cas d’étude le plus emblématique demeure le partage des eaux du Nil entre pays d’amont et d’aval. Dépendante à 95% des eaux du fleuve, l’Egypte regarde avec inquiétude la progression du chantier du Grand barrage de la Renaissance éthiopien sur le Nil bleu. Après des épisodes de tensions importantes, les deux pays ont fait montre de leur bonne volonté en signant un accord en mars 2015 reconnaissant à l’Ethiopie le droit de construire l’ouvrage contre l’assurance qu’il ne contreviendrait pas à l’approvisionnement en eau de l’Égypte. La phase de remplissage en 2018 sera un test et donnera les premiers éléments d’appréciation de l’impact du barrage sur le débit du fleuve en aval. Certaines études3 font état de prévisions inquiétantes – une augmentation (jusqu’à 50%) de la variabilité interannuelle du débit  – qui ne permettent pas d’exclure une escalade si la gestion de ces épisodes se révélait défaillante.

A plus long terme, la dégradation de territoires qui n’offriraient plus à leurs habitants les conditions de la subsistance fait craindre la recrudescence des activités des groupes criminels ou terroristes. Ces derniers tirent déjà profit du sentiment d’abandon par les autorités et de l’absence d’opportunités économiques, qui rendent les populations vulnérables. Sans politiques adéquates, les impacts du changement climatique renforceront à n’en pas douter, ces dynamiques déjà à l’œuvre dans les pays riverains du Lac Tchad où Boko Haram prolifère en partie sur le terreau de la misère et en raison de mesures de restriction contreproductives ou instrumentalisées4.

Encore une fois, ces enjeux ne sont pas inédits mais vont se poser avec davantage d’acuité sous les effets des changements climatiques qui y contribuent à travers une fonction amplificatrice. Sur ce point, une controverse agite la communauté des chercheurs, au sein de laquelle s’opposent quantitativistes et qualitativistes. Les premiers déclarent avoir établi une relation de causalité entre changement climatique et violence grâce à des méta-analyses statistiques quand les seconds critiquent l’approche de leurs collègues reposant sur des méthodes éloignées des constats empiriques propres aux sciences humaines. Le difficile dialogue entre les deux parties entretient une forme de confusion sur les liens entre climat et sécurité, les premiers par crainte d’une sous-estimation des facteurs climatiques, qui nuirait à leur prise en compte ; les seconds par peur de leur surestimation qui dédouanerait par exemple les autorités politiques de leur responsabilité dans le déclenchement de certains conflits, Darfour et Syrie en tête.

Au-delà de la place du changement climatique dans la hiérarchie des menaces à la sécurité nationale ou internationale, c’est bien la question de sa contribution potentielle à d’éventuelles déstabilisations qui se pose. Il s’agit à la fois de mieux comprendre comment le changement climatique intervient dans des équations conflictuelles ou migratoires déjà complexes en interagissant avec d’autres facteurs, tout en ne perdant pas de vue le fait que vouloir isoler les facteurs les uns des autres constituerait une erreur majeure. Cette approche holistique est indispensable pour traiter les causes des conflits, et nécessitera, par un jeu de miroir, la contribution de l’ensemble des acteurs, du développement comme de la sécurité.

1. Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture, 2016.

2. Benjaminsen et al., “Does climate change drive land-use conflicts in the Sahel?”, Journal of Peace Research, 2012, pp. 49-97.

3. Mohamed S. Siam & Elfatih A. B. Eltahir, “Climate change enhances interannual variability of the Nile river flow”, Nature Climate Change 7, 2017, pp. 350-354.

4. International Crisis Group, Le Niger face à Boko Haram : au-delà de la contre-insurrection, Rapport Afrique N° 245, 27 février 2017.

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Bastien Alex est chercheur à l’IRIS, responsable du programme Climat, énergie et sécurité. Il s’intéresse principalement aux impacts géopolitiques et sécuritaires du dérèglement climatique et aux enjeux énergétiques mondiaux. Depuis novembre 2016, il codirige avec François Gemenne l’Observatoire géopolitique des enjeux des changements climatiques en termes de sécurité et de défense, projet financé par le ministère de la Défense. Il signe, dans L’Année stratégique, annuaire géopolitique de l’IRIS, le chapitre « Énergie et environnement » depuis 2013.

Au sein d’IRIS Sup’, il est responsable pédagogique du diplôme de Relations internationales première année. Il a enseigné les enjeux géopolitiques du développement durable dans le cadre du MBA Management du développement durable dispensé par l’Institut supérieur de Gestion de Paris de 2012 à 2014 et animé un TD sur les organisations internationales à l’Université de Cergy-Pontoise entre 2011 et 2013.

Titulaire d’un master recherche en géographie spécialisé sur les pays émergents et en développement obtenu à l’Université Denis Diderot (Paris VII), Bastien Alex est également diplômé de l’Université Paris VIII où il a suivi le cursus professionnel Études européennes et internationales.

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