Quelles perspectives pour le financement des opérations de paix africaines ?

Par Hugo SADA, Conseiller Spécial du Président, CEIS

L’évolution de la problématique de sécurité et des menaces contre la paix en Afrique a conduit à une remise en question des dispositifs des opérations de paix, en particulier multilatérales, qui ont prévalu ces dernières années. Ces remises en question visent à mieux adapter ces opérations aux nouvelles réalités sécuritaires africaines, à mieux répondre aux aspirations et aux initiatives du continent en faveur de « solutions africaines », à la définition et à la mise en œuvre de partenariats novateurs entre acteurs africains et partenaires internationaux, tenant compte du fait que les défis sécuritaires africains concernent directement la sécurité internationale et se situent par conséquent dans le cadre du respect des règles de la Charte des Nations-Unies. Les principaux acteurs actuellement engagés dans la recherche de ces nouvelles approches et la promotion des réformes de ces opérations de paix sont les Nations-Unies, l’Union Africaine, les communautés économiques régionales et les Etats africains, l’Union Européenne et ses Etats membres, en particulier la France, la plus présente dans ce domaine sur le continent.

Au cœur de ces préoccupations, il apparait clairement que la question du financement de ces opérations de paix devient centrale. Elle se pose pour les opérations de maintien de la paix onusiennes, mais également, dans le cadre d’une recherche d’une meilleure répartition des rôles et de la définition de formules plus souples et mieux adaptées aux réalités, pour les opérations de paix africaines. Avec l’élection d’un nouveau Secrétaire Général des Nations-Unies, d’une nouvelle commission de l’Union Africaine et le souci de l’Union Européenne de donner un nouvel élan au partenariat stratégique avec l’Afrique, un nouveau contexte international semblent favoriser aujourd’hui cette dynamique nécessaire pour apporter des réponses durables, plus efficaces et mieux adaptées, en particulier sur cette question du financement des opérations de paix africaines.

L’état des capacités de défense et de sécurité des Etats africains, le niveau de progression des dépenses militaires des pays concernés, les difficultés rencontrées dans l’opérationnalisation des dispositifs de sécurité collective continentaux et sous régionaux, les limites constatées des récentes opérations de paix africaines démontrent qu’à court et moyen terme les initiatives et les engagements africains resteront dans une large mesure dépendants de financements extérieurs et qu’une prise en charge intégrale par des financements africains est un objectif qui se situe dans le long terme. En outre, dans la mesure où la sécurité de l’Afrique est aujourd’hui indissociable de la sécurité internationale, la question de savoir s’il est opportun et légitime de laisser les Africains seuls, sans appui et sans partage du fardeau financier face à ses défis sécuritaires mérite sérieusement d’être posée.

Quatre opérations de paix africaines ont été déployées ces dernières années :

  • L’AMISOM en Somalie lancée en 2007 sous l’égide de l’Union Africaine
  • La MISMA au Mali en 2012 lancée par la CEDEAO avec l’aval de l’Union Africaine et convertie depuis en OMP (MINUSMA)
  • La MINUSCA en 2013 sous l’égide de la CEEAC et de l’Union Africaine convertie depuis en OMP (MINUSCA)
  • La Force Multilatérale Mixte (FMM, Bassin du Lac Tchad) lancée en 2015 dans le contexte de la Commission du bassin du Lac Tchad (CBLT) supervisée par l’Union Africaine.

Une cinquième initiative, la Force multilatérale du G5 Sahel a été lancée en 2017 et est en cours de constitution. Elle a obtenu un « feu vert » de principe du CSNU (Résolution 2359) sans à ce stade d’engagement de soutien financier.

Considérées comme utiles (l’AMISOM étant la plus controversée) ces opérations ont bénéficié de soutiens financiers internationaux, même si deux d’entre elles (MISMA et MISCA) ont été transformées en OMP onusiennes pour répondre au manque de moyens financiers et logistiques dans la durée. Pour les mêmes raisons, l’Union Africaine a formulé une demande de transformation de l’AMISOM en OMP à laquelle l’ONU n’a pas donné suite.

Les cinq opérations africaines de paix ont bénéficié de soutiens significatifs de l’Union Européenne. L’Union Européenne a financé les soldes des soldats engagés (AMISOM, MISMA, MISCA), ou certains équipements (FMM). Elle s’est engagée pour un premier financement de 50 millions d’euros pour la Force du G5 Sahel. Sa contribution la plus importante concerne l’AMISOM qui a bénéficié de 80% des crédits de la Facilité africaine de Paix (FAP), ce qui a compliqué et limité le financement des autres opérations africaines par cet instrument européen. En outre, il s’est avéré que la gestion de ces financements par leurs bénéficiaires africains a rencontré d’importantes difficultés.

L’ONU apporte un soutien logistique important à l’AMISOM à travers l’UNSOS, mais n’a jamais pris en charge les soldes des contingents des opérations africaines malgré les sollicitations de l’Union Africaine. Tirant les leçons de ces expériences, la nouvelle force du G5 Sahel apparait comme une occasion de stimuler de nouvelles formes de financements et d’appuis internationaux qui permettraient de dessiner les contours de partenariats novateurs et de faire avancer la dynamique des réformes des opérations de paix. Déploiement plus rapide, mandats plus offensifs, coûts moins importants que les OMP onusiennes, marquant un progrès dans la responsabilisation des Africains, ces opérations africaines sont appelées à jouer un rôle important dans cette dynamique de réforme engagée aujourd’hui.

Aux Nations Unies, la réforme du maintien de la paix est un sujet récurrent depuis la fin des années 1990. Le rapport Brahimi en 2000 avait fortement marqué ce processus de réforme. Plusieurs initiatives ont suivi, et, en novembre 2012, un nouveau rapport du groupe consultatif de haut niveau a renouvelé des propositions adoptées par l’Assemblée Générale (résolution 67/261). Le nouveau SGNU Antonio Gutteres a affirmé qu’il s’agissait d’un sujet prioritaire de son mandat et a lancé de nouveaux chantiers de réformes, parmi lesquels la définition de nouveaux liens avec les partenaires régionaux en particulier l’Union Africaine, avec laquelle il a fait avancer la coopération sur la collaboration entre les deux organisations (cf. le rapport du SGNU au Conseil de sécurité 5/2017/454). Concernant le financement des opérations de paix, le SGNU propose plusieurs options : subventions d’urgence, financement conjoint ONU/UA, soutien logistique, ainsi, dans ce cadre, qu’une coopération politique renforcée entre le Secrétariat et la Commission de l’UA et entre le CSNU et le Conseil de Paix et de Sécurité de l’UA. Ces progrès sont toutefois confrontés aux positions et aux fortes pressions de la nouvelle administration américaine déterminée à réduire notablement le budget des OMP onusiennes (7,3 milliards de dollars pour l’exercice 2017/2018, sachant qu’une majorité d’OMP sont déployées en Afrique et que ce budget a plus que quadruplé depuis les années 2000).

A l’Union Africaine, des avancées importantes ont été réalisées depuis 2016 avec le rapport du Président rwandais Paul Kagamé sur la réforme de l’organisation et notamment la clarification des liens de subsidiarité entre l’UA et les Communautés Economiques Régionales. Concernant les actions de paix et de sécurité, l’ancien Président de la Banque africaine de développement, Donald Kaberuka a fait adopter par le Sommet de l’UA à Kigali en juillet 2016 une décision qui porte sur l’objectif, d’ici 2020 d’un financement par les Etats africains de 25% du coût des opérations africaines de paix à travers la création d’un fonds africain pour la paix, alimenté par une taxe de 0,2% sur les importations africaines. La mise en œuvre de cette décision fait l’objet d’un examen par un groupe ministériel afin de surmonter les réticences exprimées par plusieurs Etats membres.

Enfin, à l’Union Européenne un processus de révision des instruments concernés, en particulier la Facilité africaine de Paix est engagé, ainsi qu’une réflexion sur la possibilité d’engager, dans les limites prescrites par le traité de Lisbonne, de crédits pour le financement de certains équipements. A cela s’ajoute un plaidoyer en faveur d’un accroissement des appuis par les Etats membres de l’UE aux initiatives africaines.

Même si elles sont longues à produire des effets significatifs au regard de l’intensité des nouvelles menaces et à la rapidité des capacités d’adaptation des acteurs non étatiques menaçant la sécurité, l’ensemble de ces nouvelles initiatives et en particulier celles concernant le financement des opérations de paix africaines ont suscité de nouveaux espoirs et méritent d’être davantage soutenues par la communauté internationales.

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Hugo Sada est spécialiste de l’Afrique et des problématiques sécuritaires Nord/Sud, ainsi que de la francophonie. Il a été Délégué à la Paix, aux Droits de l’Homme et à la démocratie de l’Organisation internationale de la Francophonie. Il assumait au préalable la fonction de porte-parole et conseiller pour l’information et la communication au Cabinet du Secrétaire général de l’OIF depuis janvier 2003. Journaliste au Matin de Paris et au Nouvel Observateur où il fut Rédacteur en chef de Défense et Diplomatie de 1976 à 1980, il sera Rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire Jeune Afrique jusqu’en 1981.

Il est actuellement Conseiller Spécial du Président de CEIS pour les questions africaines.

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